Quand la culture de la productivité s’invite dans l’enfance

Longtemps cantonnée au monde du travail, la culture de la productivité s’est progressivement glissée dans la sphère familiale. Emplois du temps saturés, injonctions à la performance, gestion rationalisée des émotions : sans bruit ni intention malveillante, elle transforme notre manière de penser l’enfance et la parentalité. Un glissement discret, aux effets pourtant bien réels.

Une logique professionnelle entrée dans la sphère intime

Lundi : karaté. Mardi : chinois. Mercredi : foot et soutien scolaire. Jeudi : violon. Vendredi : natation. Samedi : tournoi. Dimanche : anniversaire.

En regardant l'emploi du temps de ses enfants, Camille a parfois une pensée étrange : certaines semaines, ils semblent plus occupés qu'elle.

Pourtant, cette mère de trois enfants vivant dans les Hauts-de-Seine ne cherche ni à fabriquer des génies ni à préparer un dossier pour Harvard. Comme beaucoup de parents, elle veut simplement donner à ses enfants les meilleures chances possibles. Leur permettre d'explorer leurs centres d'intérêt, de développer leur confiance en eux et d'évoluer dans un monde qu'elle perçoit, sans doute à raison, comme plus compétitif que celui dans lequel elle a grandi.

« J'avais l'impression de bien faire », explique-t-elle. « Mes deux grands avaient des activités presque tous les jours : sport, cours particuliers, stages de vacances. Tout était présenté comme bénéfique. »

Jusqu'au jour où son plus jeune lui a signifié qu'ils décrocherait si on ne lui accordait pas davantage de temps pour lui.

L'histoire de Camille n'a rien d'exceptionnel. Elle raconte pourtant quelque chose de plus vaste : la façon dont une logique longtemps réservée au monde du travail s'est progressivement installée dans la sphère familiale. Souvent avec les meilleures intentions du monde, la culture de la productivité s’est diffusée, presque imperceptiblement, dans les espaces les plus intimes de nos vies familiales.

Elle apparaît dans les emplois du temps saturés, mais aussi dans les objectifs éducatifs de plus en plus précis et même dans la manière dont nous parlons de nos enfants. Nous suivons leur progression, comparons leurs trajectoires, nous interrogeons sur leurs compétences, leurs performances et parfois même sur leur potentiel futur. Peu à peu, ce qui relevait autrefois de l’expérience vécue devient un parcours à piloter, voire à optimiser.

« Peu à peu, ce qui relevait autrefois de l’expérience vécue devient un parcours à piloter, voire à optimiser. »

Une contradiction difficile à ignorer

La contradiction est partout.

Alors que nous remplissons leurs journées de projets en tout genres, nous nous inquiétons que nos enfants ne sachent plus s'occuper seuls.

Nous organisons chaque heure de leur temps. Puis nous regrettons leur manque d'autonomie.

Nous cherchons à les stimuler en permanence. Puis nous déplorons leur faible capacité d'attention.

Peut-être la contradiction la plus frappante concerne-t-elle l'ennui.

De plus en plus de parents et d'enseignants s'inquiètent de voir des enfants incapables de supporter quelques minutes sans distraction. L’omniprésence des écrans qui remplissent les quelques espaces de temps vide rendent le probleme encore plus inextricable. 


L'enfance mesurée, évaluée, comparée

Notre obsession pour la performance se manifeste également dans la manière dont le développement des enfants est observé. L'âge de la lecture, le niveau d'anglais ou la précocité deviennent autant d'indicateurs de réussite. Le jeu libre, lorsqu'il n'est associé à aucun apprentissage identifiable, paraît parfois insuffisant. Quant au temps sans objectif, il devient suspect.

Dans ce contexte, l'enfant peut intégrer très tôt l'idée que sa valeur dépend davantage de ce qu'il accomplit que de ce qu'il est, alors que nous savons au fond que certaines compétences humaines ne se construisent pas plus vite parce qu'on les pousse davantage.

Les psychologues soulignent pourtant que le problème n'est pas tant l'exigence elle-même que la disparition progressive de zones neutres où l'enfant peut exister sans être évalué. Des moments de jeu sans objectif précis, de lecture sans intention pédagogique ou simplement de temps libre permettent précisément à l'enfant de relier ses expériences, de développer sa créativité et de construire une véritable autonomie. 


À l'école aussi, des enfants déjà fatigués

Les établissements scolaires observent également les effets de cette évolution. Les demandes parentales reflètent cette logique : anticipation précoce de l'orientation, inquiétudes croissantes autour des performances… autant de signaux qui traduisent une difficulté collective à accepter l'incertitude et les temporalités propres à l’enfance.

« Nous voyons arriver des enfants très investis, mais déjà épuisés », constate le directeur d'un collège des Hauts-de-Seine. « La question n'est pas l'ambition, mais le rythme. Pour apprendre, il faut de la disponibilité mentale, pas une accumulation constante. »

« Pour apprendre, il faut de la disponibilité mentale, pas une accumulation constante. »

L'illusion d'une parentalité optimisable

Pour les parents, cette culture s'accompagne souvent d'un sentiment de responsabilité accrue. L'idée qu'il existerait une méthode idéale alimente les comparaisons et le doute. La parentalité devient alors un espace d'auto-évaluation permanente.

« Beaucoup de parents arrivent en consultation avec une grande fatigue morale », observe Alexandre De Luca, psychologue pour enfants. « Ils ont le sentiment de ne jamais en faire assez, alors même qu'ils sont très présents. La promesse implicite de la productivité — faire mieux, toujours — est impossible à tenir dans une relation humaine. »

Se reconnecter à ce qui fait grandir

La promesse implicite de la productivité - faire mieux, toujours - est impossible à tenir dans une relation humaine.

Peut-être que la question centrale n’est alors plus de savoir si un moment est productif, mais de se demander s’il est nourrissant. Nourrissant au sens large : est-ce que cela soutient l’enfant dans son élan vital, sa curiosité, et son sentiment de sécurité intérieure ? Est-ce que cela lui permet d’explorer sans objectif immédiat, de se tromper sans enjeu, d’exister sans être évalué ? Ces moments n’entrent dans aucun tableau de suivi, mais ils participent profondément à la construction psychique et relationnelle de l’enfant.

« Peut-être que la question centrale n’est alors plus de savoir si un moment est productif, mais de se demander s’il est nourrissant.  »

Dans une société qui valorise la vitesse, l'anticipation et la performance, offrir à un enfant du temps et de l'espace qui ne dépend ni de ses résultats directs ni de ses accomplissements immédiats relève presque d'un acte de résistance.

Car à force de vouloir guider chaque étape de leur parcours, nous occultons parfois que certaines des qualités que nous espérons le plus pour nos enfants — comme la connaissance de soi ou le goût d'apprendre — ne se transmettent pas. Elles se construisent là où nous avons laissé un peu de place à l'imprévu.

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